« Tu es grand maintenant ! Faut plus pleurer ! » : une phrase lourde de conséquences…
Un enfant tombe. Il se fait mal, il a peur, il se met à pleurer.
Et là, avec les meilleures intentions du monde, un adulte lui dit :
« Allez, ça va… Tu es grand maintenant ! Faut plus pleurer ! »
Cette phrase paraît anodine. Elle se veut même encourageante. L’adulte pense qu’il aide l’enfant à devenir plus fort, à se reprendre, à passer à autre chose.
Pourtant, le message que reçoit l’enfant est tout autre :
« Ce que tu ressens n’a pas le droit de sortir. »
Alors il ravale ses larmes. Il serre les dents. Il apprend à contenir sa tristesse, sa peur, parfois sa colère. Et comme les adultes semblent très contents lorsqu’il y parvient, il finit par associer le fait de grandir au fait de ne plus montrer ce qu’il ressent.
Quelques années plus tard, le même enfant est devenu adulte. Il ne pleure toujours pas. Il ne parle pas davantage de ses peurs. Il encaisse, il prend sur lui, il continue d’avancer parce qu’il faut bien avancer… et il ne comprend pas pourquoi il est épuisé, pourquoi il dort mal, pourquoi il s’énerve pour un rien ou pourquoi certaines situations provoquent chez lui des réactions complètement disproportionnées.
Il a grandi sans savoir que tout ce qu’il n’a pas exprimé s’est accumulé au fond de lui jour après jour, nuit après nuit. Et parce qu’on ne l’apprend pas à l’école, il ignore que tout cela constitue en fait, un poids invisible qui le tire vers le bas, l’empêche d’avancer sereinement et d’être connecté à son vrai potentiel.
Quand une émotion se transforme en charge émotionnelle…
Une émotion, c’est un mouvement intérieur. Elle apparaît en réaction à ce que nous vivons, à ce que nous percevons et à ce que notre inconscient interprète. Et même si nous parlons d’elle avec des mots, elle ne se produit pas uniquement dans notre tête : nous la ressentons dans notre corps.
La peur peut nouer le ventre, couper les jambes, accélérer le cœur ou donner soudainement envie de courir aux toilettes. La tristesse peut peser sur la poitrine et rendre la respiration difficile. La colère peut contracter tout le corps et produire une quantité d’énergie impressionnante en quelques secondes.
Une émotion est donc à la fois psychique et corporelle.L’inconscient et le corps ne sont pas deux entités séparées qui s’enverraient parfois quelques SMS. En réalité, ce sont les deux extrémités d’un même système. Ce qui se passe dans l’un se répercute instantanément dans l’autre.
Bien entendu, une émotion peut être agréable ou désagréable. Et il faut savoir que nous avons aussi besoin d’exprimer notre joie, notre enthousiasme, notre amour ou notre soulagement. Mais ce sont surtout les émotions douloureuses que nous avons appris à retenir. Et ce sont donc elles qui vont nous intéresser ici.
Une émotion n’est pas une charge émotionnelle.
Elle le devient lorsqu’elle n’a pas pu aller jusqu’au bout de son mouvement, lorsqu’elle n’a trouvé aucune voie suffisante d’expression. L’événement est passé, mais pourtant quelque chose reste bloqué à l’intérieur car nous ne l’avons pas suffisamment exprimé.
C’est ce reste que j’appelle “les charges émotionnelles”.
La fumée doit sortir de la maison
Pour comprendre ce mécanisme, imaginez un feu de cheminée.
Le feu produit de la fumée. La cheminée a précisément été conçue pour évacuer cette fumée vers l’extérieur. Personne ne se dirait : « Nous allons en laisser un peu dans le salon, ça pourra toujours servir. » Ce serait absurde. Et surtout, à force de rester dans la maison, cette fumée deviendrait toxique.
Pour une émotion, c’est un peu la même chose.
La nature a pourtant prévu des voies d’expression efficaces: les larmes, la parole, les cris, le mouvement, certains gestes, l’écriture… Mais beaucoup d’entre nous ont juste appris à fermer la cheminée.
Chaque jour, nous retenons nos larmes par pudeur ou pour ne pas paraître faibles. Nous taisons nos peurs pour ne pas inquiéter les autres. Nous ravalons nos colères pour éviter des conflits. Nous camouflons notre souffrance afin de soigner l’apparence ou rester efficaces et disponibles. Puis nous recommençons le lendemain.
La fumée, elle, ne disparaît pas simplement parce que nous avons décidé de ne pas la regarder.
Elle reste à l’intérieur.
Elle devient peu à peu une de ces toxines inconscientes qui perturbent notre fonctionnement sans que nous sachions toujours d’où vient le problème.
Des paires de cerises dans la bibliothèque
Notre inconscient conserve une immense bibliothèque de souvenirs. Il y range les événements que nous avons vécus, mais aussi les émotions qui leur sont associées.
Je compare souvent cela à une paire de cerises.
La première cerise représente le souvenir de l’événement. La seconde représente l’émotion vécue pendant cet événement. Les deux sont reliées par la même tige.
Lorsque l’émotion a été suffisamment exprimée et digérée, c’est surtout le souvenir de l’événement qui s’enregistre, donc une seule cerise dans la bibliothèque. Nous pouvons y repenser sans être replongés dans la même détresse, la même peur ou la même colère.
Mais lorsque l’émotion n’a pas été exprimée, c’est bien une paire de cerises qui s’enregistre. Et des mois ou des années plus tard, un mot, une odeur, un visage ou une situation vaguement ressemblante peuvent tirer sur la première cerise… et faire remonter la seconde avec elle.
Nous croyons alors réagir uniquement à ce qui vient de se passer. Mais en réalité, notre réaction du moment comporte en elle, bien plus que le présent.
Voilà pourquoi une remarque banale peut déclencher une colère gigantesque. Voilà pourquoi une séparation peut réveiller une détresse qui paraît sans commune mesure avec l’événement. Voilà pourquoi certaines peurs résistent à tous les raisonnements.
Le présent a simplement appuyé sur un vieux bouton.
Notre étang intérieur
Je compare également notre monde émotionnel à un étang.
À sa surface flottent les charges émotionnelles récentes et légères : les charges de surface. Un petit agacement du matin, une inquiétude, une frustration, une parole qui nous a blessés, une tristesse passagère… Elles sont encore faciles à repérer et à nettoyer.
Si les charges de surface ne sont pas traitées, elles commencent à s’enfoncer plus profondément pour devenir des charges intermédiaires. Elles sont entre deux eaux, car elles sont là depuis un certain temps ou parce qu’elles sont plus lourdes. Elles restent accessibles, mais il faut déjà davantage d’énergie pour les retrouver et les évacuer.
Enfin, tout au fond, ce sont les charges profondes que l’on peut comparer à la vase du fond de l’étang. Elle contient les vécus anciens, les grandes peurs, les humiliations, les colères retenues, les deuils qui n’ont jamais vraiment trouvé leur chemin, les souffrances de l’enfance et les événements traumatisants.
Le poids d’une charge émotionnelle dépend simplement de l’intensité de l’émotion qui en est à l’origine. Plus une charge est ancienne ou lourde, plus elle s’enfonce rapidement et profondément.Et plus elle est profonde, plus il devient difficile d’agir dessus.
C’est pour cette raison qu’il est tellement important de s’occuper de nos charges lorsqu’elles sont encore à la surface. Pas forcément dans la seconde, n’importe où et devant n’importe qui. Mais de s’en occuper au moins plus tard, dans pas trop longtemps. L’idéal c’est d’attendre de se trouver dans un endroit sûr, auprès d’une personne capable de nous offrir un espace d’écoute et de confiance, pour prendre le temps de revenir sur ce que nous avons ressenti et l’exprimer le plus complètement possible.
Remettre à plus tard le fait de traiter une charge émotionnelle n’est pas problématique, c’est même parfois préférable. L’important c’est juste de ne pas oublier d’y revenir.
Quand dans l’actualité survient un événement traumatisant comme un attentat ou une catastrophe climatique, c’est pour cette raison que des cellules d’aide psychologique sont systématiquement mises en place sur les lieux du drame. Leur objectif principal est d’offrir un espace d’écoute de qualité pour permettre aux victimes d’exprimer leur souffrance et d’éviter ou de diminuer ainsi, certains troubles futurs dans la population.
Quand la corbeille déborde
Nous sommes un peu comme un ordinateur dont la corbeille n’est jamais vidée. Au départ, ça ne pose aucun problème. Mais ses programmes de nettoyage automatique sont vite dépassés. Puis l’espace disponible diminue progressivement, insidieusement. Le système ralentit et des dysfonctionnements commencent à apparaître. La machine doit accomplir de plus en plus d’efforts pour réaliser des opérations qui devraient être simples. Et les bugs deviennent de plus en plus fréquents, jusqu’à une panne générale. Le monde moderne nous expose à un rythme, à une quantité d’informations, à des incertitudes et à des sollicitations permanentes. Beaucoup de personnes vivent avec un niveau de tension presque continu, tout en disposant de très peu d’espace et de temps pour entendre ce qui se passe réellement à l’intérieur d’elles et s’en occuper.
Heureusement, notre organisme possède naturellement des capacités d’adaptation et de régulation. Ce sont les mécanismes de nettoyage automatique des charges émotionnelles. Le meilleur exemple est le sommeil. Il traite ce que nous avons vécu pendant la journée. Les rêves et les cauchemars mettent en scène certaines tensions, permettant à l’inconscient d’assurer la nuit, une forme de maintenance émotionnelle.
Mais même s’il est plutôt performant, cet outil n’est pas sans limites et se retrouve très vite débordé.
Alors notre inconscient s’engorge, parce qu’il n’a pas été prévu pour traiter une telle quantité de charges émotionnelles au quotidien. La nature n’a jamais anticipé cette augmentation exponentielle de nos émotions au cours du dernier siècle. Et surtout, elle n’a pas encore eu le temps de s’y adapter et de mettre en place des stratégies d’adaptation. Il faut souvent des millénaires pour cela.
Chez l’être humain, un des premiers signes de cet engorgement est souvent la fatigue. Contenir, surveiller, éviter, compenser et faire comme si tout allait bien consomme une quantité d’énergie prodigieuse.
Le sommeil peut également se dégrader. Au moment où une personne devrait lâcher prise pour s’endormir, son système reste en alerte. Les pensées tournent, les scénarios se succèdent et le moindre problème prend soudainement des proportions gigantesques. Même lorsqu’elle dort, elle peut conserver une forme d’hypervigilance qui l’empêche de récupérer correctement et d’avoir son quota de sommeil profond.
Le corps aussi en souffre. Il faut comprendre que toutes ces charges accumulées dans nos cellules les empêchent de fonctionner correctement. Si bien que notre corps doit sans arrêt compenser ces micro perturbations et ça lui demande énormément d’énergie au quotidien. Ce qui explique en partie cette fatigue accrue dont on se demande souvent d’où elle peut bien venir…Mais au-delà de cela, il existe un danger. Les charges accumulées dans le corps perturbent nos organes et sont à l’origine d’une grande partie des maladies dont souffre l’être humain. C’est la base même de la psychosomatique, cette science qui étudie les conséquences des émotions sur le corps humain. Nos émotions non exprimées génèrent des somatisations allant du simple petit dysfonctionnement jusqu’aux maladies les plus graves. Cela ne signifie pas qu’une maladie serait toujours provoquée par une émotion ni qu’une personne serait responsable de ce qui lui arrive. Le fonctionnement du corps humain est bien plus complexe que cela. Mais ignorer durablement cette réalité de notre vie émotionnelle n’est jamais sans conséquences.
Lorsqu’un symptôme physique apparaît ou persiste, il doit évidemment être évalué médicalement. Mais il devrait être systématique de travailler sur son origine émotionnelle pour compléter sa prise en charge.
La médecine traditionnelle chinoise à compris cela depuis des centaines d’années…
Le carburant du petit diable noir
Les charges émotionnelles ne perturbent pas uniquement le corps. Elles influencent aussi notre manière de percevoir le monde et d’y réagir.
Vous connaissez certainement cette représentation du petit ange blanc posé sur une épaule et du petit diable noir installé sur l’autre.
Eh bien, sachez que les charges émotionnelles non digérées sont le carburant principal de notre petit diable noir. Il s’en nourrit. Et quand nous sommes surchargés, notre petit ange blanc tente de donner son avis et d’avoir le dernier mot, mais le petit diable noir bodybuildé, s’empare du mégaphone et monopolise les commandes.
Ainsi plus une personne est remplie de charges émotionnelles, plus elle risque d’interpréter négativement ce qui lui arrive. Ses peurs prennent davantage de place. Ses colères montent plus vite. Sa capacité à relativiser diminue. Une simple contrariété peut déclencher une explosion parce qu’elle vient se brancher sur dix autres contrariétés jamais réglées.
Dans ces moments-là, la raison, la lucidité et la sagesse sont toujours présentes. Mais elles ne sont pas de taille face aux programmes toxiques suralimentés.
La personne peut alors adopter des comportements qu’elle regrettera ensuite : devenir agressive, se fermer, fuir, accuser, saboter une relation ou prendre une décision sous l’emprise de la peur. Elle n’est pas devenue mauvaise. Elle est momentanément devenue la marionnette de tout ce qu’elle n’a pas encore digéré, une esclave de son passé.
Et c’est ainsi qu’elle peut devenir ce que j’appelle, avec une certaine délicatesse clinique, un aimant à emmerdes.
Il n’est pas nécessaire d’invoquer un mécanisme mystérieux pour comprendre une partie du phénomène. Quand nous sommes remplis de peur, de colère ou de tristesse, nous repérons davantage ce qui résonne avec notre état intérieur. Nous interprétons les situations à travers cette tonalité. Nous choisissons moins bien, nous réagissons plus fort et nos comportements provoquent parfois chez les autres, exactement les réponses que nous redoutions.
Le négatif attire alors le négatif, et il participe aussi très activement à en fabriquer encore d’autre. Si bien qu’on se retrouve très vite enfermés dans une spirale négative dont il est parfois difficile de s’extraire.
Comment évacuer nos émotions avant qu’elles ne deviennent des charges émotionnelles
Maintenant que nous avons vu comment une émotion retenue peut devenir une charge émotionnelle, nous allons passer quelques instants à explorer les différentes stratégies qui permettent de l’exprimer avant qu’elle ne s’imprime à l’intérieur de nous.
La colère, la tristesse, la peur et la frustration ne s’expriment pas forcément de la même manière. Chacune possède sa propre dynamique et certaines voies lui conviennent mieux que d’autres. Il n’existe pas de recette universelle, mais il existe des pistes suffisamment simples pour que chacun puisse commencer à chercher celle qui lui correspond.
Prenons-les donc une par une.
La colère : l’exprimer sans lui obéir
Il existe un malentendu important. Exprimer une émotion ne veut pas dire la déverser sur les autres. Ce n’est pas parce que je suis en colère que j’ai le droit d’insulter quelqu’un, de le frapper ou de casser tout ce qui se trouve autour de moi.
Exprimer sa colère, c’est lui permettre d’exister sans lui donner les pleins pouvoirs.
C’est pouvoir dire :
« Ce que tu m’as dit m’a blessé et je suis dans une colère noire. Je ne suis pas d’accord avec ça et je veux que nous en parlions. » Pas d’insultes, des mots choisis pour exprimer son vrai ressenti et c’est tout.
L’idéal est d’attendre que l’intensité soit un peu redescendue. Si nous sommes dans le rouge et que notre interlocuteur l’est aussi, la discussion a toutes les chances de tourner au vinaigre. Résultat : on récupère autant de charges négatives qu’on en a expulsé…! Laisser passer un peu de temps peut donc être utile. Pas trois ans. Juste le temps nécessaire pour redevenir capable de parler au lieu d’attaquer.
Lorsque la personne concernée n’est pas disponible, ne veut pas entendre ou n’est plus là, l’écriture peut devenir une vraie solution. On peut lui écrire une lettre sans filtre, y déposer tout ce qui n’a jamais été dit, puis choisir de la déchirer ou de la brûler pour s’en débarrasser. La personne ne la lira jamais. Mais l’inconscient aura enfin eu l’occasion de formuler ce qu’il retenait et pour lui qui fonctionne de symbolique, c’est souvent suffisant.
Une activité physique peut également aider le corps à redescendre : marcher d’un bon pas, courir, bouger, respirer profondément, s’isoler quelques minutes. Le but n’est pas de nourrir la colère en rejouant mentalement la scène. Le but est de permettre à l’énergie qu’elle a produite de circuler, puis de revenir à ce qui doit être dit ou décidé.
L’expression physique de la colère peut consister à taper ou mordre un coussin, à régler son compte à un matelas, jusqu’à en être épuisé. Si vous essayez, vous comprendrez combien c’est efficace.
Et parfois, une colère est tellement forte qu’elle finit par nous faire pleurer. Ce n’est pas un échec de la colère. C’est simplement une autre porte de sortie qui vient de s’ouvrir et dont il faut profiter autant que possible.
La tristesse : lui donner le droit de sortir
Pour la tristesse, les pleurs restent la voie d’expression essentielle. Et si l’envie de pleurer vient spontanément, il faut profiter de cette aubaine.
Bien sûr, sur un plan physique une larme contient de l’eau et du sel. Mais elle emporte aussi avec elle une quantité impressionnante de charges émotionnelles. D’où l’importance de ne jamais ravaler ses larmes !…
Retenez simplement que toutes les larmes qui ne coulent pas à l’extérieur, coulent à l’intérieur. Puis, avec le temps, elles durcissent comme des petits cailloux et finissent par alimenter la couche de vase du fond de l’étang.
Le problème, c’est que parfois, notre tristesse semble bloquée, figée, comme cachée sous un couvercle, à un tel point qu’on se demande même si on est vraiment tristes. C’est que souvent, pour ouvrir les vannes, nous avons besoin d’un espace de sécurité émotionnelle. Un endroit où personne ne nous demandera de nous ressaisir. Une présence qui ne cherchera pas immédiatement à expliquer, réparer, relativiser ou faire taire ce que nous ressentons. Juste des bras pour pleurer.
C’est pour cette raison qu’une personne peut tenir pendant des heures, puis s’effondrer dès que quelqu’un la prend dans ses bras avec bienveillance.Ses larmes n’attendaient pas une solution, elles attendaient juste un espace pour sortir.
Après toutes ces années à aider des centaines d’inconscients à se libérer, je considère que les pleurs sont clairement la stratégie de nettoyage la plus efficace de l’inconscient.Et même si on peut choisir d’écrire sa tristesse ou de la confier à quelqu’un, sachez que rien ne remplace vraiment les larmes.
À propos, ce n’est pas parce que nous avons quarante, cinquante ou soixante ans que nous n’avons pas besoin de pleurer. Nous avons parfois autant sinon plus de raisons d’être tristes que lorsque nous étions petits.
Mais pour beaucoup d’entre nous, pleurer c’est être faible. On nous l’a tellement fait croire… La vraie force ne serait-elle pas d’avoir plutôt le courage de se montrer humain aux yeux des autres en assumant sa peine et en s’autorisant à l’exprimer ?
La peur : la nommer pour diminuer sa puissance
La peur aime l’ombre. Tant qu’elle reste cachée, elle peut grandir sans rencontrer la moindre contradiction.
L’une des manières les plus simples de commencer à s’en libérer consiste à la nommer.
« J’ai peur de ne pas y arriver. »
« J’ai peur de manquer d’argent. »
« J’ai peur qu’on m’abandonne. »
« J’ai peur d’être ridicule. »
Mettre des mots sur une peur ne règle pas instantanément le problème qui l’a provoquée. Mais cela oblige cette peur à sortir du brouillard. Elle devient quelque chose que nous pouvons regarder, expliquer et partager.
Et le plus difficile est souvent là : oser l’avouer.
Nous avons tellement associé la peur à la faiblesse que beaucoup de personnes préfèrent se laisser gouverner par elle plutôt que d’admettre qu’elle existe. Pourtant, la vraie force ne consiste pas à ne jamais avoir peur. Elle consiste à pouvoir dire : « Voilà ce qui me fait peur », puis à chercher ce que l’on peut en faire.
En parler à une personne de confiance permet aussi de bénéficier d’un autre regard. Beaucoup de peurs sont nourries par des scénarios que nous finissons par prendre pour la réalité. La peur nous enferme dans une illusion. Quelqu’un d’extérieur peut nous aider à distinguer ce qui est possible, ce qui est probable et ce qui est uniquement construit par notre inquiétude.
L’écriture peut remplir une fonction semblable. Elle oblige la peur à devenir une phrase. Et une peur devenue phrase est déjà moins puissante.
La frustration : identifier ce qu’elle contient
La frustration est souvent une émotion de carrefour.
Elle peut se transformer en colère lorsque nous avons le sentiment qu’un obstacle injuste nous empêche d’avancer. Elle peut se transformer en tristesse lorsque nous devons renoncer à quelque chose d’important. Elle peut également nourrir la peur lorsqu’elle nous fait douter de notre capacité à obtenir ce dont nous avons besoin.
Il faut donc commencer par observer sa couleur.
Est-ce que cette frustration me donne envie de protester ? Est-ce qu’elle me donne envie de pleurer ? Est-ce qu’elle réveille une peur ? Est-ce qu’elle concerne quelqu’un à qui je dois parler ?
À partir de là, nous pouvons choisir l’outil le plus adapté au ressenti réel : la parole, l’écriture, les larmes, le mouvement, la prise de distance ou la recherche d’un compromis.
Le bon outil n’est pas celui qui figure en première place dans un manuel.
C’est celui qui permet à l’émotion de retrouver du mouvement sans faire de dégâts supplémentaires.
Ce qu’un enfant devrait entendre
Revenons maintenant à notre enfant.
Il pleure. Il a peur. Il est triste. Peut-être que ce qui vient de se produire nous paraît minuscule. Mais pour lui, à cet instant, ça remplit le centre de son univers.
Nous pouvons lui dire :
« Tu as le droit de pleurer. Je suis là. Prends le temps qu’il te faut. »
Nous pouvons lui offrir nos bras s’il les accepte. Nous pouvons accueillir ses larmes sans chercher à les interrompre et attendre qu’il s’arrête de lui-même.
Bien entendu, nous ne vivons pas dans un monde idéal. Un parent peut être fatigué, pressé, inquiet ou lui-même rempli de charges émotionnelles. Personne ne réussira cet accueil parfaitement à chaque fois.
Mais l’essentiel est que l’enfant comprenne que son émotion n’est ni une faute, ni une honte, ni une preuve d’immaturité.
Il doit apprendre trois choses en même temps : ce qu’il ressent a le droit d’exister, il est essentiel qu’il l’exprime en totalité et tout ce qu’il ressent ne l’autorise pas à faire n’importe quoi.
Accueillir une émotion ne signifie pas renoncer aux limites. On peut comprendre la colère d’un enfant tout en lui interdisant de frapper. On peut accueillir sa frustration sans céder à toutes ses demandes. On peut le laisser pleurer sans lui apprendre que ses larmes lui donnent automatiquement raison.
Voilà ce que signifie réellement l’aider à grandir.
Quand nos propres moyens ne suffisent plus
Les émotions récentes et légères peuvent souvent être prises en charge avec des outils simples. Mais lorsque les réactions sont très intenses, anciennes, répétitives ou liées à un traumatisme, la bonne volonté ne suffit pas toujours.
On ne vide pas vingt ou quarante années d’accumulation émotionnelle en écrivant trois lignes dans un carnet un dimanche après-midi.
Dans ces situations, un accompagnement extérieur peut devenir nécessaire. Différentes approches thérapeutiques, dont l’EMDR, travaillent sur les souvenirs traumatiques et les réactions émotionnelles qui leur restent associées.
Et c’est également une part essentielle de mon métier.
Lorsque je reçois une personne, je la compare parfois à un ordinateur qui rencontre deux grandes catégories de problèmes.
Le premier, c’est que sa corbeille est pleine. Elle contient toutes les charges émotionnelles qui n’ont jamais été suffisamment évacuées. Il faut donc l’aider à faire de la place.
Le second, c’est que certains de ses programmes sont devenus obsolètes ou inadaptés. Ils ont été installés pendant l’enfance, au fil des expériences, des peurs et des apprentissages. Ils avaient parfois une utilité à l’époque, mais ils ne permettent plus aujourd’hui de fonctionner harmonieusement.
Mon travail consiste donc, d’une part, à aider la personne à vider cette corbeille et, d’autre part, à faire évoluer les programmes qui ont besoin d’une mise à jour.
C’est précisément pour cela que j’ai travaillé pendant plus de dix-sept ans à développer l’hypnomagnétisme dynamique, ou HMD : il me fallait un outil capable d’agir efficacement sur ces charges émotionnelles accumulées et sur les programmes qui continuent de les alimenter.
Mais cela fera l’objet d’un prochain article. Chaque chose en son temps. Nous avons déjà suffisamment remué la vase pour aujourd’hui.
Pour que l’histoire ne se répète pas
Il y a une chose que nous oublions souvent : les phrases qui nous ont appris à retenir nos émotions peuvent finir par sortir de notre propre bouche.
Nous avons entendu « Arrête de pleurer ! »… et, quelques années plus tard, nous le disons à notre tour. Non parce que nous voulons faire du mal, mais parce que c’est ainsi que nous avons appris à faire.
S’occuper de ce qui s’est accumulé en nous, c’est donc aussi se donner la possibilité de ne pas prolonger cette histoire. Ce travail ne concerne pas seulement les émotions que nous arrivons enfin à exprimer. Il concerne aussi celles que nous devenons capables d’accueillir chez les autres.
Nous n’avons pas choisi ce que l’on nous a appris à ravaler. Mais nous pouvons choisir de ne pas l’enseigner à notre tour.
Quelques repères pour aller plus loin
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Les émotions sont associées à des sensations corporelles perceptibles et partiellement distinctes : Bodily maps of emotions, *PNAS*.
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Mettre une émotion en mots peut contribuer à diminuer la réactivité émotionnelle : Putting feelings into words, *Psychological Science*.
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Les effets des pleurs varient selon les personnes, le contexte et la réponse de l’entourage : Why crying improves our well-being, *Frontiers in Psychology*.
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Les réactions parentales soutenantes ou invalidantes participent à la manière dont l’enfant apprend à vivre et réguler ses émotions : Parental emotion socialization and internalizing problems ; Emotion socialization parenting interventions.
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L’EMDR fait partie des interventions psychologiques recommandées par l’Organisation mondiale de la santé pour les adultes souffrant d’un trouble de stress post-traumatique : OMS — interventions psychologiques pour l’ESPT.
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Le stress chronique peut affecter le sommeil, la digestion, la santé cardiovasculaire et le fonctionnement psychologique, sans permettre pour autant d’attribuer une maladie particulière à une émotion précise : Stress and Cancer, National Cancer Institute.
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Le sommeil paradoxal participe au traitement émotionnel, même si le rôle exact des rêves reste encore discuté : REM sleep and emotional processing.


